Théâtre queer et inclusif : Les rats quittent le navire ou une histoire sans fin

Le spectacle Les Rats quittent le navire ou une histoire sans fin met en scène ; sur la thématique de l’amour et du romantisme ; les questions d’organisation, les conflits mais également les inquiétudes, qui sont au cœur de la communauté LGBTQI+. Dans cet article nous revenons sur l’émergence d’un nouveau théâtre. Un théâtre soucieux des problématiques de genre et qui questionne nos possibilités d’agir dans un environnement oppressif et systématique, pourtant rempli d’amour !

Ainsi, autour d’une grande table, dans un lieu tout aussi indéfinissable que le genre des personnages, iels attendent les autres. Qui sont les autres ? Nous ne savons pas. Mais iels doivent venir pour s’organiser ou bien pour organiser, cela non plus on ne le sait pas vraiment. Seulement, les personnages languissent et nous embarquent dans une confrontation excentrique sinon explosive, de deux visions de l’amour bien distinctes. Visions qui, nous le verrons, coexistent pourtant tant bien que mal, autant par nécessité que par choix.

Avant Les Rats, une itinérance amoureuse

Avant d’être la forme spectaculaire dont je vous parle ici ; Sacha Vilmar et Fanny Colnot, deux des comédien.ne.s des Rats ; se sont rendu.e.s à bord d’une caravane dans plusieurs villes du Grand Est pour une itinérance amoureuse. Le principe de celle-ci était de récolter divers témoignages sur la thématique de l’amour. On y parle des masques sociaux que ce sentiment nous pousse parfois à porter, ou au contraire à ôter. On y parle également de la construction du sentiment amoureux, tantôt mouvante, tantôt en quête de stabilité. Posons donc le contexte dans lequel s’implante ce spectacle. Un contexte où l’amour est sujet à bien des problématiques qu’il nous faudrait dépasser!

© Teona Goreci

La question de l’amour au sein des problématiques de genre

Quand il est question de ce sentiment universel et pluriel ; toutes les personnes ayant consenti à le partager devraient se trouver en droit de l’exprimer intimement et publiquement ; sans subir une quelconque oppression. Or, pour des raisons normatives et reproductives que nous abordons régulièrement dans nos articles ; l’amour doit répondre à certains critères pour être légitime. Par exemple, dans le cadre d’une relation romantique, il doit être partagé par seulement deux personnes de sexe opposé et qui n’ont pas de relations en dehors du cadre établi, en dehors du « couple ». Dès lors que le sentiment n’est plus dans un cadre hétérosexuel et exclusif ; il devient « pervers » ou « dangereux » à l’égard d’une certaine morale et/ou des normes établies. En résulte, pour toutes les personnes qui ne rentrent pas dans l’ordre établi ; une oppression systématique pouvant se matérialiser par une violence extrême. 

Concernant le sentiment amoureux et les relations amoureuses, les oppressions sont donc nombreuses. Mais il ne s’agit pas ici d’en dresser une liste exhaustive. Il est plutôt question de comprendre que si l’on regarde la thématique de l’amour par le prisme des études du genre et des études queer ; l’on observe que les relations amoureuses s’implantent dans une organisation normative et systématique qui n’est absolument pas viable pour tous.tes. Cette organisation n’est pas facile à desseller tant les principes normalisateurs restent habituellement implicites et difficiles à décrypter.

Théâtre inclusif, théâtre subversif ?

Dans ce contexte et à l’heure d’une surconsommation capitaliste qui n’échappe pas au marché de l’amour et de la rencontre ; les Rats quittent le navire ou une histoire sans fin pose la question du devenir de ce sentiment. Avons-nous raison d’y croire ? Peut-on réellement réduire le sentiment amoureux à un cadre oppressif qui perpétue et réinvestit continuellement les problématiques de genre ? N’est-il pas tout autant, le lieu d’un possible dépassement des dictats et d’un questionnement des rapports de domination qui permettent de politiser sa sexualité et son intimité ? Si tel est le cas, en outre d’une perspective plus optimiste ; l’amour et les relations amoureuses deviennent alors de réels outils pour penser le genre autrement.

L’amour est-il crédible ou sommes-nous trop crédules ? 

Sacha Vilmar, metteur en scène des Rats quittent le navire ou une histoire sans fin

Cependant, sur cette question comme sur celle du genre, nous ne pouvons pas être manichéen.ne.s. Surtout qu’une autre issue est possible : celle de l’inclusion. C’est le choix d’Anette Gillard, autrice du spectacle et de manière très visible, très audible. Le spectacle Les Rats quittent le navire ou une histoire sans fin est entièrement écrit de manière inclusive. Un défi aux enjeux importants face aux critiques formulées et notamment sur l’impossible application à l’oral de l’écriture inclusive. Ainsi, aucun essentialisme* concevable ; puisqu’il est impossible aux lecteur.rice.s ou au spectateur.ice.s d’associer un genre aux personnages et par extension ; d’associer un genre à une pensée ou à un comportement. Il faudrait un article entier pour vous parler de l’écriture inclusive, de ces enjeux et de ces effets. Bientôt, c’est promis ! Ce qu’il faut retenir ici ; c’est qu’un spectacle écrit de manière inclusive permet d’intégrer et de parler à tout le monde. Ce qui est d’une importance primordiale lorsque l’on aborde la question de l’amour !

* dans ce contexte : fait d’établir des donnés/comportements/attribues/attitudes en fonction du genre/sexe et d’en faire une généralité qui enferme l’identité de genre dans une « essence », une « nature »

Inclure pour mieux rallier

© Teona Goreci

Une perspective entièrement non-genrée

Dans Les Rats quittent le navire ou une histoire sans fin ; le genre des personnages est donc « fluide » et indéfini. De manière qu’il ne soit pas possible de l’identifier sans équivoque et de manière binaire. En outre, les incroyables costumes des personnages sont non-genrés et l’effet de fluidité est peut-être ici, encore plus flagrante. Avec la norme binaire, les caractères sexuels (barbes, poitrines, etc.) sont associés à un genre et par extension ; l’expression de genre est, elle aussi, normée en matière de comportements ou d’apparences. Il est alors tout à fait possible de les mixer de manière à ne rentrer ni dans une case, ni dans l’autre.

L’effet de fluidité de genre dans le spectacle est tel, et cela d’autant plus que les discours sont non-binaires ; que l’on peut considérer ces figures comme une incarnation, la plus inclusive possible, de la culture LGBTQI+ et de la culture queer. Néanmoins, ces procédés ne permettent pas précisément de questionner les rapports de genre, d’oppressions et de dominations envers les minorités. Bien qu’ils viennent mettre du trouble, pour reprendre le terme de Judith Butler*, dans nos perceptions binaires ; ils ne troublent pas le genre lui-même en tant que système. Une perspective non-genrée ne suffit pas à mettre en exergue les mécanismes de production et de reproduction des normes de genre. Pour cela, il faut s’inscrire dans une perspective queer ; au sens des queer studies, c’est-à-dire dans une perspective qui interroge l’impact de la sexualité et du genre sur les identités.

*Judith BUTLER, queers studies, Trouble dans le genre, Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris ; Ed. La découverte, 2005

De quoi parle-t-on véritablement ?

Les personnages des Rats quittent le navire ou une histoire sans fin sont queers, mais ce n’est pas cela qui fait Des Rats un « théâtre queer ». Bien que la première partie du spectacle convie explicitement le.la spectateur.rice à focaliser son attention sur le débat et à prendre position entre les deux visions de l’amour que l’on nous présente ; ce n’est pas tant le propos du spectacle. Puisque dès lors qu’une menace pèsera sur les personnages à cause de ce qu’iels sont, à cause de ce qu’iels pensent, iels seront dans le même bateau. Iels devront s’unir plutôt que de se battre, et faire le choix de se protéger ou de « quitter le navire ». Alors, en plus de veiller à une inclusion et une meilleure représentation des diverses façons d’être et d’aimer ; le spectacle interroge leur viabilité et leur sécurité. Surtout, les liens et les combats qui unissent celles et ceux qui n’ont pas le privilège de ressentir ce que la norme attend d’elles.eux.

Du divertissement à l’engagement

© Teona Goreci

La question de l’engagement au cœur de la fiction

De prime abord, le nœud dramatique se situe donc sur le conflit qui oppose deux personnages en raison de leurs différentes conceptions de l’amour. Néanmoins, au fils du spectacle, c’est davantage l’affrontement entre l’ensemble des personnages, du fait de leurs identités sexuelles et de leurs orientations romantiques en dehors des principes normalisateurs, contre la menace extérieure qui pèse sur elle.eux, qui va constituer le véritable nœud de l’histoire. C’est donc plus exactement, les possibilités du vivre ensemble dans la différence que ce spectacle semble interroger. C’est cela qui fait de ce spectacle un théâtre queer !

Rappelons que les personnages attendent toujours les autres, jusqu’à l’arrivée d’une menace extérieure. Dès lors, le rapport des personnages entre elles.eux, bien que toujours dans la confrontation, évolue. Face à cette menace, il ne sera plus question d’attendre les autres, iels devront organiser et s’organiser maintenant. Jusqu’ici, c’est-à-dire environ les deux tiers du spectacle, ni les raisons qui poussent ces personnages à se réunir avec les autres, ni la réelle teneur de la menace qui les obligent à se protéger ne sont identifiables. C’est seulement lors d’une décision commune de s’organiser et d’organiser sans les autres, que l’on commencera à comprendre leurs motivations et leurs problématiques. L’attention se resserrera sur les personnages en avant-scène qui (se) raconteront en cœur. Mais je ne vous en dis pas plus, vous en savez déjà bien assez.

Comment exister, comment résister ?

Une menace pèse donc sur les personnages tout au long du spectacle mais on ne peut pas réellement s’en faire une idée, on ne peut pas se la représenter. Elle reste implicite et omniprésente, car le spectacle tourne autour d’elle sans jamais la confronter à l’espace scénique, sans qu’on ne puisse l’apercevoir. Cela fait sens dans la mesure où, comme nous l’avons abordé au début de cet article, les principes normalisateurs qui pèsent sur la communauté queer sont difficiles à décrypter, car simultanément produits et reproduits, rejetés et intégrés, dans un système complexe de représentations et de légitimations.

Le mystère qui pèse sur cette menace crée donc une forte résonance avec la réalité, dont le spectacle élargit les possibles. À la fois on expérimente par l’absurde, par la langue et par la fluidité de genre, on fantasme sur la liberté et sur la lutte, on philosophe sur l’amour, enfin on critique la capacité pour « les plus faibles » de s’organiser et/ou d’organiser. Effectivement, ce sont davantage les possibilités à faire coexister différentes conceptions de l’amour, qui sont au cœur de l’intrigue. Le spectacle se concentre donc simultanément sur ce qui oppresse et domine la communauté LGBTQI+, mais également sur ce qui les oppose entre elles.eux et sur leurs possibilités d’agir. Une question reste néanmoins en suspens : dans ces conditions, est-il possible de s’en sortir, est-il possible de résister ?

© Teona Goreci

Un combat sans fin ?

En somme, c’est parce que le spectacle Les Rats quittent le navire ou une histoire sans fin a le souci de l’inclusion et de représenter les minorités qu’il fait sens de vous en parler ici ! Aussi, en expérimentant la fluidité de genre et en mettant en jeu les relations extra-communautaires et intra-communautaires LGBTQI+, Les Rats prend une dimension éducative et pédagogique qu’il nous tenait à cœur de vous partager. Ce spectacle touche tout autant au divertissement qu’à l’engagement, tout autant à l’intimité du.de la spectateur.rice qu’au domaine politique. Surtout, c’est parce qu’il questionne à la fois esthétiquement et dramaturgiquement, l’espace de liberté d’action dont les minorités disposent ; que ce spectacle ouvre des perspectives queer.

Queer est un terme parapluie, autant dans les identités et les sexualités qu’il rassemble, que dans ce qu’il signifie en matière de recherches, de communautés et de luttes.

Globalement, les études sur le genre sont elles aussi pluridisciplinaires et controversées. Au sein même d’une communauté de personnes qui subissent (pour les mêmes raisons systématiques et reproductives) des oppressions certes diverses : les conflits sont nombreux. Ils sont parfois nécessaires et viennent fortement nourrir les réflexions autour du concept de genre. Cependant, ils desservent aussi quelque part, leurs propres causes en séparant leurs membres. Ce qu’il y a de réellement queer, de réellement subversif dans Les Rats quittent le navire ou une histoire sans fin, c’est cette capacité à supposer l’irreprésentable (l’ordre établi) et à représenter l’union et la division, le conflit et le partage qu’il y a au sein même des communautés.

Les Rats quittent le navire ou une histoire sans fin ne dit pas comment agir. Il ne dit pas comment être, ne dit pas quoi penser. Plutôt, il dit les faits et cède la place à celle.eux qui ne l’ont que très peu. Le spectacle les met certes en péril comme iels le sont souvent, mais il crée aussi des failles dans lesquelles un autre monde est possible. Un monde qui incarne la culture queer, ses aspirations et ses idéaux. Un monde dans lequel il est peut-être enfin possible de s’organiser pour organiser quelque chose qui rallie, qui protège et qui fait changer les choses. Quand bien même, il est vrai, cette histoire d’oppression ne semble jamais avoir de fin.


Carte d’identité du spectacle

mise en scène Sacha Vilmar
texte Anette Gillard
jeu Fanny Colnot, Sacha Vilmar et Blanche Vollais
costumes Charles de Vilmorin
création lumière Chloé Agag
administration Aïcha Chibatte

Si cet article vous a donné envie de découvrir ce spectacle et que vous êtes dans la région du Grand Est : restez attentif.ve.s !

Nous vous tiendrons au courant des prochaines dates de représentation.


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