Artosexe #9 : La vulve de L’Origine du monde

Si les corps féminins sont souvent représentés nus dans l’histoire de l’art, leur sexe reste souvent relativement caché, ou même totalement absent. L’Origine du monde du peintre français Gustave Courbet (1819-1877) est probablement l’image la plus célèbre d’un sexe féminin et le représente de manière très frontale. Mais on y voit pourtant que très peu de choses.

Ce tableau donne à voir la vulve et le torse d’une femme, allongée, nue sur un lit. Ses jambes écartées viennent dévoiler sa pilosité et son sexe.

Pourtant, que voit-on, si ce n’est une légère fente ?

Malgré la grande proximité que le peintre nous offre ici, rien n’apparaît, ni clitoris, ni petites lèvres. C’est d’ailleurs une chose très courante dans les représentations artistiques de sexe féminin, la vulve y est généralement dépourvue de traits et de tout réalisme. L’anatomie du pubis, des lèvres et du clitoris est inexistante et remplacée par un triangle pubien totalement lisse. Le sexe est absent. Même lorsqu’il est dépeint de manière extrêmement frontale comme dans L’Origine du monde de Courbet, la vulve et les lèvres ne sont pas ou très peu visibles.

Pourquoi les vulves sont-elles à ce point occultées dans les représentations artistiques ? 

Gustave Courbet, L’Origine du monde, 1866, huile sur toile, 46,3 x 55,4 cm, © Musée d’Orsay

Comme bien d’autres domaines, l’histoire de l’art a été longtemps dominée par le masculin. Dans ce tableau, c’est véritablement et de façon très frontale que s’exerce le point de vue de  l’homme peintre sur le modèle et le sexe féminin. La femme représentée ici est dépourvue de toute identité. On ne voit que son corps et particulièrement son sexe qui est offert à notre regard de la manière la plus directe possible. Cette peinture de Courbet n’est en rien une « célébration du corps féminin » comme le prétend le musée d’Orsay. Mais bien l’expression du plaisir visuel masculin et sexiste qui objective le corps féminin.

L’histoire de L’Origine du monde est d’ailleurs très représentative de cet imaginaire de la femme, destiné au désir masculin. 

Commandée à Courbet par le collectionneur d’art et d’images érotiques, ancien diplomate ottoman Khalil Bey, résidant à Paris à l’époque. Le tableau est donc directement destiné au regard désirant de l’homme. Le collectionneur possédait également une autre œuvre du peintre, Le Sommeil, réalisée la même année. Cette peinture représente une scène saphique. Dans laquelle deux femmes blanches, allongées l’une contre l’autre sur un lit, somnolent après une probable relation charnelle.

Ce tableau caractérise lui aussi le regard de l’homme sur les femmes, peut-être même un certain fantasme ou même voyeurisme.

Ce voyeurisme est d’autant plus présent dans l’histoire de L’Origine du monde, qui aurait été à l’époque caché sous un petit rideau, que les visiteur.rice.s devaient soulever afin de pouvoir contempler l’œuvre. Quelques années plus tard seulement, Khalil Bey, ruiné, vend sa collection. Et L’Origine du monde se retrouve, près d’un siècle plus tard, chez le psychanalyste Jacques Lacan en 1955. À sa mort et celle de sa femme, le tableau sera cédé à l’État. Il est montré dans quelques expositions avant d’entrer au musée d’Orsay en juin 1995. 

Et bien que la représentation de Courbet montre un sexe poilu et donc différent de ceux auxquels les magazines et les films pornographiques nous ont habitué aujourd’hui, il faut rappeler qu’ayant été peint en 1866. Il répond simplement à des normes esthétiques différentes que celles que nous connaissons.

Pourtant, demeure une constante : rien ne dépasse, et la vulve de cette inconnue est réduite à une simple fente. 

Au sujet de ces normes, Clémentine Mélois, artiste et écrivaine qui réinterprète des peintures ou des couvertures de livres, s’est interrogée sur ces normes épilatoires lors d’une discussion avec un médecin, qui affirmait avoir vu évoluer la mode en matière de pilosité. L’artiste a donc imaginé une reproduction de L’Origine du monde, si elle avait été peinte selon les normes contemporaines et donc, cette fois, dépourvue de poils. L’artiste a également choisi de laisser apparaître les petites lèvres et le gland du clitoris. (Nous avions également déjà parlé d’une réinterprétation du tableau dans notre article sur L’Origine de la guerre de l’artiste ORLAN, qui figure un homme dans la même position que le modèle de Courbet)

Clémentine Mélois, L’Origine du monde, 2017, photomontage, 46 x 55 cm, © Clémentine Mélois

Dans L’Origine du monde, la composition ne laisse aucun doute. Il n’est pas ici question d’une allégorie. Comme souvent dans les nus féminins peints à l’époque, mais bien d’observer ce sexe qui nous est présenté. Il ne nous est donné qu’à voir cette partie bien précise de l’anatomie féminine. Il ne se passe rien à l’arrière-plan, et ce corps n’a aucune identité, pas de visage. Donc, il n’y a que ce sexe, en plein centre du regard. Cette intimité ainsi dévoilée est offerte au regard, notamment masculin.

Présenté comme un tableau extrêmement subversif, L’Origine du monde n’est en réalité qu’une expression de plus du male gaze

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Article rédigé par Elise Kobler

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