Picasso ou l’idéalisation de la figure du génie masculin dans l’art

Picasso ou l'idéalisation de la figure du génie dans l'art - Le cul bordé de nouilles magazine

Récemment, j’ai repensé à un excellent podcast que j’avais écouté, intitulé Vénus s’épilait-elle la chatte?, écrit et réalisé par Julie Beauzac. C’est plus particulièrement son épisode sur Picasso qui a retenu mon attention et qui m’a fait découvrir une toute autre image de celle à laquelle j’étais habituée*. Incarnation parfaite du peintre et créateur de génie, Picasso est depuis toujours idolâtré et admiré. Mais quand on en apprend un peu plus sur sa vie personnelle, on est en droit de se demander comment on peut encore aujourd’hui continuer d’aduler un tel artiste. Je me suis donc interrogée sur cette idéalisation de la figure du génie masculin en art, sur les mécanismes misogynes qui servent les artistes et sur l’impunité qu’on accorde à ces hommes.

*Je ne vais pas rentrer ici dans les détails de tout ce que Picasso a fait d’ignoble dans sa vie. Sinon on y passerait la journée, mais je vous invite fortement à aller écouter le podcast pour en savoir plus.

Le génie masculin

Pourquoi les grands génies de l’histoire de l’art, les grands noms que tout le monde connaît et retient ; sont uniquement des hommes ? C’est la question soulevée par l’historienne de l’art Linda Nochlin dans son essai de 1971, Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ?. Elle y analyse les mécanismes de production sociale des artistes et y dénonce le sexisme dans l’art. Elle explique que, contrairement à ce que nous avons tendance à penser ; il n’y a pas que le talent qui rentre en compte dans la construction du “génie artistique”.

La fabrique des génies est en réalité un ensemble de conditions sociales, culturelles et économiques. Pour accéder à ce niveau de reconnaissance, il faut pouvoir être formé.e, être financé.e et surtout reconnu.e par ses pairs. Mais lorsque les institutions ont été créées par des hommes, pour les hommes ; que ce sont eux qui ont défini l’image de l’artiste idéal, les normes et les standards ; il est normal qu’ils soient les seuls à y correspondre. En réalité, le système du monde de l’art tout entier désavantage les femmes

Pourquoi les femmes ne pouvaient-elles pas accéder à ce statut de “génie” ?

Simplement parce-que pendant longtemps, elles n’avaient par exemple pas accès à une éducation artistique. Plus ou moins jusqu’au XXe siècle, les grandes artistes femmes que nous connaissons étaient donc généralement femme ou fille d’artiste ; ce qui leur permettaient de se former auprès d’eux. Mais aussi grand leur talent soit-il ; institutionnellement et politiquement, il était impossible pour elles d’égaler leurs collègues masculins, puisqu’elles étaient exclues du système. Dans son podcast, Julie Beauzac s’interroge : 

“Son père était lui-même artiste, prof aux beaux-arts, et il a remarqué très tôt le talent de Picasso. Il l’a encouragé, il l’a formé, et quand il avait onze ans, il l’a fait admettre dans l’école où il était prof. A partir de là, l’avenir de Picasso c’est devenu la préoccupation principale de sa famille, et c’est assez légitime de se demander si ses parents auraient fait autant d’efforts si Picasso avait été une petite fille.”

Julie Beauzac, podcast Vénus s’épilait-elle la chatte ? Épisode 7, Picasso, séparer l’homme de l’artiste, mai 2021

Séparer l’homme de l’artiste ?

Cette figure du génie artistique masculin continue d’être encore aujourd’hui vénérée. On continue d’acclamer ces artistes, même lorsqu’ils s’avèrent être extrêmement problématiques. Pourquoi accorde-t-on tant d’impunité à ces hommes ? Et pourquoi continuons-nous malgré tout de les exposer, de les célébrer ?

Dans son podcast, Julie Beauzac explique que Picasso fait partie de ces hommes qui sont tant idéalisés ; que l’on s’interdit de dénoncer ses comportements abusifs. Ainsi que toutes les choses ignobles qu’il a faites au cours de sa vie sous prétexte que c’était un génie. Cette réflexion revient à la question que vous avez probablement déjà entendue : faut-il séparer l’homme de l’artiste ? L’artiste est souvent placé dans cette case à part, dans laquelle il est intouchable et bénéficie de tous les privilèges ; sans qu’on puisse à quelque moment que ce soit, émettre un simple jugement négatif. Cette totale impunité est en réalité très révélatrice du fonctionnement du monde de l’art.

Picasso n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Des figures d’hommes puissants et talentueux à qui on pardonne tout, on en voit tous les jours. La société autorise les artistes à oublier leur rôle social, leur éthique, pour la simple raison que ce sont des artistes. Leurs œuvres servent ainsi plutôt à les blanchir, les innocenter et au nom de la création de ces œuvres, on leur accorde une totale impunité

Picasso dans son atelier à Vallauris, 1954

Le pouvoir du patriarcat dans le monde de l’art

Picasso, c’est probablement l’artiste le plus célèbre au monde, LA figure par excellence de l’artiste, pourtant c’était une grosse merde. Si aujourd’hui de plus en plus de personnes semblent être au courant, on continue de le célébrer, de l’exposer partout. C’est l’image parfaite de l’artiste qu’on a laissé tout faire parce-qu’il était ce qu’il était. Il est l’exemple absolu de la séparation de l’homme et de l’artiste, quand bien même la vie de ce dernier et ses aspects problématiques sont indissociables de son œuvre. Il a bénéficié toute sa vie d’un système qui a volontairement fermé les yeux sur tout ce qu’il y avait de critiquable chez lui. Parfois même, beaucoup de personnes ne voient pas de problèmes dans son histoire. Ah, misogynie quand tu nous tiens… 

Julie Beauzac dénonce cette impunité et plus particulièrement la notion de “boy’s club”, ces milieux où les hommes s’entraident et se protègent entre eux : 

“Et quand on y réfléchit c’est beaucoup comme ça que s’est écrite l’histoire de l’art, c’est-à-dire des hommes qui admirent d’autres hommes et qui écrivent à quel point ils les admirent. Ça leur donne mutuellement une forme de légitimité qui est ensuite ce que l’histoire va retenir. Donc ça crée une sociabilité masculine très puissante qui finalement n’est pas très éloignée de la façon dont fonctionne aujourd’hui la plupart des cercles de pouvoir.”

Julie Beauzac, podcast Vénus s’épilait-elle la chatte ? Épisode 7, Picasso, séparer l’homme de l’artiste, mai 2021

Ils se donnent ainsi de la visibilité, de la légitimité pour mieux réussir, s’applaudissent entre eux et se soutiennent.

Picasso, Minotaure caressant du mufle la main d’une dormeuse, 1933

Dominer les femmes pour mieux créer

Il est important de rappeler que bien souvent, dans l’art et dans bien d’autres domaines, la réussite des hommes est en réalité basée sur l’exploitation et la domination des femmes. En effet, les conditions sociales des hommes leur permettent de mieux s’investir dans leur création et leur travail.

Dans son podcast, Julie Beauzac explique que si Picasso a pu être l’un des artistes les plus prolifiques de sa génération, si il a pu créer autant d’oeuvres, c’est parce qu’il a profité de ses différentes épouses, qui s’occupaient de la maison, des enfants, de le nourrir etc. Allégés de cette charge de travail et de cette charge mentale, les hommes peuvent ainsi se donner entièrement à leur travail et à leur œuvre. Ils réunissent ainsi souvent les meilleures conditions pour réussir : un accès à l’éducation, un entourage qui les aide et les encourage, une reconnaissance plus facile, une femme pour s’occuper de la maison, des enfants, etc.

Picasso : parfait exemple de la masculinité toxique

Cette exploitation et cette domination des femmes est encore plus représentative chez Picasso, qui a littéralement entravé la carrière des femmes autour de lui . Il a ruiné l’avenir artistique de Dora Maar en l’obligeant d’arrêter de créer. Il a forcé Françoise Gillot à s’expatrier aux Etats-Unis en empêchant tout le monde de l’art français de travailler avec elle. Selon Julie Beauzac, Picasso incarne parfaitement la masculinité toxique. On retrouve très clairement dans son art ses valeurs virilistes et son emprise sur les femmes. Le viol et le féminicide sont des thèmes récurrents dans ses œuvres. Il a réalisé de nombreux portraits de femmes qui pleurent, aux “visages déformés par la douleur et l’angoisse”. Dora Maar était souvent le modèle de ses œuvres, qu’il peignait après l’avoir violenté. Il a littéralement créé en s’inspirant du malheur qu’il faisait autour de lui. 

Picasso, La femme qui pleure, 1937

Que faut-il retenir ?

Je pense qu’il est nécessaire de mettre en lumière ces problématiques et comme le dit si bien Julie Beauzac qu’il est “vital qu’on arrête d’idolâtrer ces artistes qui ont cassé des vies et toutes les œuvres mortifères qui en sont sorties.”

Pendant mes cinq années d’études en art, on m’a beaucoup parlé de Picasso, mais je ne me souviens pas une seule fois avoir entendu quoique ce soit sur tout ce qu’il a fait d’ignoble dans sa vie. Et quand on sait que tous ces aspects de sa vie se sont autant retrouvés dans ses peintures et ses créations, j’ai dû mal à comprendre comment on peut parler de son œuvre, sans mentionner sa misogynie et son caractère destructeur. Il est d’autant plus nécessaire qu’on finisse enfin par pouvoir se permettre de dénoncer ce genre de comportements, même quand il est question d’hommes artistes et enfin, il s’agirait d’en finir avec cette loi du silence.

“Ils voulaient séparer l’homme de l’artiste, ils séparent aujourd’hui les artistes du monde”

Adèle Haenel

Article rédigé par Élise Kobler


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